Dans la « zone rattachée à Bruxelles », qui comprend la Belgique et la région Nord-Pas-de-Calais de France, « 350 arrestations se seraient déroulées entre le 5 novembre 1943 et le 7 janvier 1944, selon les dates extrêmes de la Liste der Zigeuner transcrites à Malines, avec les réserves qui s’imposent ». (Heddebaut, 2018, p. 75) 

Une politique raciale

En France, comme en Belgique, la plupart des rafles de Tsiganes ont eu lieu pendant l’automne 1943. Des familles entières furent alors arrêtées par l’armée allemande, pour la seule et unique raison qu’ils étaient Tsiganes. Certaines fiches d’arrestation trouvées dans les gendarmeries locales en témoignent : « arrêté vraisemblablement parce que la famille serait d’origine lorraine, romanichelle ». (Heddebaut, 2018, p. 80)

Le même sort semble avoir été réservé aux familles qui avaient déjà opté pour un mode de vie « sédentaire » et s’étaient fixées dans des municipalités françaises :

« Et quand bien même ils se seraient sédentarisés, ils tombent sous le coup d’une législation raciale qui ne dit pas son nom. Leur mode de vie antérieur leur est reproché et devient dès lors motif d’arrestation. Cela fait très clairement référence à leur spécificité : ils sont arrêtés ‘comme ex-nomades pour être internés dans un camp de concentration’ et ‘d’après des renseignements de sources officieuses et non contrôlées, [ils] seraient redirigés vers la Russie’. » (Heddebaut, 2018, p. 95)

Les recherches historiques indiquent que le dessein des allemands s’est inscrit dans des politiques nationales déjà hostiles à la population tsigane, dont l’ambition de contrôle et de surveillance a facilité la mise en pratique :

« Qualifiés d’asociaux, de réfractaires, de rebelles, de nomades ou de Romanichels, les Tsiganes entrent dans des catégories diverses. Leur sédentarisation récente, comme à Roubaix ou à Hasselt, n’a pas suffi à les faire échapper aux rafles : cela montre toute la difficulté pour quitter les catégories administratives imposées par la loi de 1912[1] en France, par la Sûreté publique en Belgique, et utilisées par les Allemands. On ressent à la lecture des archives françaises et belges que les autorités ont saisi l’opportunité de se débarrasser d’une population trop voyante, mal ou pas intégrée, jamais vraiment en règle, pratiquant un mode de vie différent des normes communes ». (Heddebaut p.99)

Le rôle des polices locales

A l’évidence, l’assignation à résidence de tous les Tsiganes à côté des gendarmeries françaises, décrétée dès avril 1940, a beaucoup facilité les rafles exécutées ultérieurement par les nazis.

Mais au-delà de cette ordonnance, il semble qu’un rôle particulier a été joué par les commissariats de police: « (…) il est évident que la police a joué un rôle actif en amont, par sa connaissance des lieux et des habitudes des Tsiganes. Ceux qui ont procédé aux arrestations ont effectué des recherches préalables, les dossiers relatifs aux carnets anthropométriques pouvant être d’une aide précieuse ». (Heddebaut, 2018, p. 94)

Cette fréquente complicité des forces de police locales, ainsi que le peu de résistance suscitée à l’encontre des arrestations de Tsiganes par le reste de la population, eurent pour effet de rendre les familles tsiganes particulièrement vulnérables face aux rafles opérées par les Allemands :

« Des familles entières ont donc été raflées, principalement là où elles se sont regroupées ou sédentarisées. Très peu y ont échappé, si ce n’est le fait du hasard ou des circonstances. Les témoins ont remarqué à chaque fois que l’opération était menée par les Allemands avec les autorités françaises en renfort ou en appoint. L’aide extérieure que les Tsiganes auraient pu espérer a été rare. L’indifférence a souvent été la règle. » (Heddebaut, p. 103)

 

 

 

Détails par arrondissement 

On remarque que les rafles organisées en France dans la région Nord-Pas-de-Calais ont eu lieu de manière assez irrégulière d’un arrondissement à l’autre : « Les arrondissements de Valenciennes et de Cambrai, celui de Dunkerque en « Zone côtière interdite », n’ont pas connu de rafles, car elles se sont concentrées sur la métropole lilloise, le Douaisis et l’Avesnois ». (Heddebaut, 2018, p. 77)

Dans le département Nord, des Tsiganes ont été visés par des rafles dans les arrondissements de Lille et Douai.

  • Arrondissement de Lille

 « La [rafle la] plus importante du Nord de la France a lieu à Roubaix, les 24 et 25 novembre 1943, à quatre heures du matin dans les courées où des familles manouches se sont regroupées et sédentarisées dans l’urgence. D’autres dates sont parfois mentionnées par les témoins, mais elles sont toutes circonscrites à l’automne 1943 ». (Heddebaut, 2018, p. 77)

Les témoignages récoltés par les historiens révèlent à la fois l’arbitraire et la violence des arrestations, qui prenaient cours sans distinction d’âge ni de genre : personne n’était trop vieux ou trop jeune pour la déportation. Ils dévoilent aussi que les forains, pourtant habituellement différenciés des Tsiganes de par leur profession, ont aussi fait l’objet de violentes rafles, au même titre que le reste de la population nomade :

« Une vieille Tsigane française a raconté à Germaine Tillion à Ravensbrück ces mêmes évènements : (…) Un soir, les Allemands ont arrêté tous les forains de la kermesse (ça se passait à Lille, et ils ont déporté tous ceux qui étaient bruns). On les a d’abord amenés dans une prison de Belgique et, là, ils ont su qu’ils iraient à Auschwitz. Et les autres [lui] disaient : « Ma pauvre femme, c’est l’enfer où vous allez… ». Mais qu’est-ce que [elle] pouvait y faire ? ». Il s’agit vraisemblablement des familles Schmitt-Vinstretin-Theer, des forains qui circulaient souvent sur Paris ». (Heddebaut, 2018, p. 77)

« Hommes, femmes, enfants et vieillards sont entassés dans un gros camion et sont dirigés vers la Kommandatuur de Lille, sans doute les bureaux de la Geheime Feldpolizei GFP) ». (Heddebaut, 2018, p. 78)

 

  • Arrondissement de Douai

« L’arrondissement de Douai représentait le lieu de passage habituel pour les Hag, Hoffman, Lagrené et Mehrstein avant la déclaration de guerre. Un terrain était réservé aux roulottes et aux marchands forains, face au canal de dérivation de la Scarpe et à la fosse n°3 ». (Heddebaut, 2018, p. 78)

Certains récits témoignent d’un autre type de motif saisi pour arrêter des Tsiganes: celui de vouloir échapper au Service du Travail Obligatoire.

« Nombre de Manouche qui stationnent là, cherchent avant tout à éviter le Service du Travail Obligatoire (STO), motif d’ailleurs invoqué pour justifier les arrestations préalables à la déportation ». (Heddebaut, 2018, p. 79)

Le Service du Travail Obligatoire a été instauré en septembre 1942 pour la France et en octobre 1942 pour la Belgique. Par ce biais, des centaines de milliers de travailleurs ont été réquisitionnés et transférés de force vers l’Allemagne pour renforcer les effectifs de l’industrie (usines, agriculture, chemins de fer, etc.). Comme d’autres, certains Tsiganes ont cherché à se soustraire à cette obligation, et il apparaît qu’en certains lieux, ces tentatives ont été invoquées pour justifier les leurs arrestations.

  • Arrondissement d’Avesnes-sur-Helpe

Dans l’arrondissement d’Avenesnes-sur-Helpe, on retrouve trace du passage d’un groupe tsigane, environ 100 personnes, refoulées d’une commune à l’autre. En analysant leur trajectoire, Heddebaut affirme d’une partie du groupe que « Il s’agit vraisemblablement des Tsiganes belges internés à Montreuil-Bellay qui ont réussi à quitter ce camp – officiellement ou illégalement – afin de revenir dans le Nord de la France ». (2018, p. 81)

Confronté à l’arrivée du groupe, le maire de Landrecies avait sollicité l’avis du sous-préfet de l’arrondissement d’Avesnes-sur-Helpe le 12 décembre 1943, qui s’était quant à lui adressé au préfet du Nord. Lorsque ce dernier ordonna de mettre fin aux déplacements irréguliers des Tsiganes, le groupe avait déjà disparu. Malheureusement, la liste des déportés du convoi du 15 janvier 1944 contient le nom de 43 Tsiganes belges ayant quitté le camp de Montreuil-Bellay, dont certains étaient apparemment issus de ce groupe. (voir l’onglet « Convoi Z »)

Toujours dans l’arrondissement d’Avesnes-sur-Helpe, Heddebaut rapporte un autre cas, celui d’un groupe de forains qui s’étaient fixés dans la région de Poix-du-Nord après l’ordonnance du 6 avril 1940 : « Dix personnes sont arrêtés le 24 décembre 1943. ‘Les Allemands auraient été conduits au domicile par M. Druesnes, pharmacien, alors maire.’ Nombreux sont les témoins qui ont été marqués par cette arrestation, car ces forains étaient des personnages bien connus dans la commune. Ils ont eux aussi été emmenés à Loos-lez-Lille et y seraient restés jusqu’au 27 décembre, alors qu’ils sont enregistrés à Malines le 9 décembre 1943 ». (Heddebaut, 2018, p. 82)

 

Dans le département du Pas-de-Calais, des rafles de Tsiganes ont été identifiées dans les arrondissements de Boulogne-sur-Mer et d’Arras, ainsi que dans la commune de Béthune. Il semble que les arrondissements de Saint-Omer, Montreuil-sur-Mer et Calais n’aient pas connu de rafles de Tsiganes, notamment parce que les deux derniers étaient situés en « Zone côtière interdite », un lieu stratégique très surveillé et qui fut très vite vidé de ses populations tsiganes « indésirables ».

  • Arrondissement de Boulogne-sur-Mer

En décembre 1940, une famille de 11 Tsiganes est arrêtée à Calais : « Tous sont transférés, dans la confusion, à Boulogne-sur-Mer pour être internés à Troyes (Aube), au camp Jules Ferry, une ancienne école qui fait, qui est davantage un centre d’hébergement qu’un camp d’internés civils. Il accueille des personnes expulsées de la ‘Zone côtière Interdite’, des départements rattachés à Bruxelles, dont les ‘indésirables’ (beaucoup d’anglais) furent transférés à Troyes, dans la zone sous commandement parisien ». Transférées hors de la « Zone rattachée », ces familles ont échappé aux rafles à venir ». (Heddebaut, 2018, p. 83)

 

  • Arrondissement d’Arras

Dans l’arrondissement d’Arras, Heddebaut dénombre des arrestations dans trois localités : Vimy, Hénin-Liétard et Frévent.

  • Vimy : « Les Toloche sont raflés à Vimy à l’automne 1943 sans plus de détails ». (Heddebaut, 2018, p. 84)
  • Frévent, 18 personnes : « huit hommes, dix femmes dont cinq (ou quatre ?) enfants de moins de quinze ans. (…) La Gestapo a opéré à Frévent ‘le 23 novembre 1943, 7h30 du matin, sous prétexte de vérification de leurs papiers’ selon le menuisier Jules Coton. D’après les témoins, ils auraient été dirigés sur Lille le lendemain, au quartier allemand de la prison de Loos-Lez-Lille et y seraient restés dix-sept jours ». (Heddebaut, 2018, p. 84)

Ligny-sur-Canche, 4 personnes « sont arrêté[e]s par la Felgendarmerie d’Arras, (…) Les gendarmes français et le maire leur ont donné l’adresse et montré le chemin ». (Heddebaut, 2018, p. 84-85)

 

  • Arrondissement de Béthune

Plusieurs familles roms ont été la cible de rafles dans l’arrondissement de Béthune.
Un  Tsigane survivant des camps a rapporté avoir été arrêté fin décembre 1943 à Hénin-Liétard par la Feldgendarmerie, avant d’être interné à Loos-lez-Lille avec une autre famille arrêtée au même endroit. « Les archives communales en gardent la trace, à propos de leurs biens et de leurs chevaux qui ont été emmenés à l’abattoir de la ville ». (Heddebaut, 2018, p. 85)

Un autre cas dans l’arrondissement de Béthune a été documenté dans un rapport de police, qui évoque l’arrestation de 7 personnes le 19 novembre 1943 à Aix-Noulette, et d’une huitième personne le 29 novembre 1943 :  « Ils sont transférés à la maison d’arrêt de Béthune. Six d’entre eux sont ensuite déportés à Auschwitz via Malines. (…) Le mode de vie de ces familles roms, toujours itinérantes et voyageant regroupées, donc trop visibles, a sans doute facilité les arrestations massives ». (Heddebaut, 2018, p. 86)

 

Référence :

  • Heddebaut, M., (2018). Des Tsiganes vers Auschwitz. Le convoi Z du 15 janvier 1944. Editions Tirésias.

 

[1] La loi du 16 juillet 1912 sur la circulation des nomades contraignit tous les Tsiganes nomades âgés de plus de 13 ans révolus de porter sur eux un carnet anthropométrique d’identité. Celui-ci reprenait leurs empreintes digitales, leurs photographies de face et de profil, ainsi qu’un rapport descriptif détaillé de leur personne.